Réflexions d’un formateur et missionnaire sur les catéchistes résilients du Soudan du Sud
par le Père Christy John CMF – Responsable du programme pastoral de Solidary with South Sudan
Il faut le voir pour le croire: à la découverte des pierres vivantes
Pendant des années, dans mon rôle de missionnaire, de formateur et d’animateur, j’ai entendu raconter cette légende: l’Église au Soudan du Sud a survécu et s’est développée dans les moments les plus sombres précisément grâce aux catéchistes. Je l’acceptais intellectuellement, mais après avoir passé cinq jours à animer un séminaire avec soixante-dix catéchistes dans le diocèse de Torit, cette compréhension intellectuelle s’est transformée en une conviction profonde. Il faut le voir pour le croire. J’ai été stupéfait face à ces hommes et ces femmes qui n’ont pas simplement servi pendant quelques années, mais pendant des décennies — certains d’entre eux pouvant se prévaloir de 30, 40, voire près de 50 ans de service fidèle. Parmi nous se trouvaient six catéchistes âgés dont la vocation remonte à la fin des années 70 et aux années 80: les catéchistes Gedio Omigi Fastino, Victor Andre, Santina Urbano, Gabriel Lofulben, Taudesio Oyaha et Asmina Ihanga. En voyant leurs mains marquées par le temps et leurs yeux brillants, j’ai pris conscience que je ne me contentais pas de former des agents pastoraux ; je me trouvais en présence de ces «pierres vivantes» qui ont maintenu la foi vivante alors que tout le reste s’effondrait. Afin de susciter une réflexion profonde, j’ai posé deux questions fondamentales au groupe:
- Qu’est-ce qui t’a poussé à devenir catéchiste?
- Et qu’est-ce qui a nourri cette motivation depuis lors jusqu’à aujourd’hui?
Les réponses que j’ai reçues n’étaient pas de simples réponses à une question; elles témoignaient d’une profonde force spirituelle qui a donné un nouvel élan à ma vocation de formateur.

Passer le relais: le mentorat intergénérationnel
L’un des plus beaux moments de ces cinq jours a été de voir cette vieille flamme en allumer une nouvelle. Le catéchiste Luka Obura Claudio a raconté comment, au départ, il avait été inspiré par son père, un maçon qui travaillait en étroite collaboration avec le légendaire missionnaire combonien, le père Jimmy.
Poussé par cette expérience profonde de transformation, Luka a activement recruté et guidé deux jeunes, qu’il a accompagnés directement à ce séminaire. Lorsque les détracteurs de sa communauté lui demandent pourquoi il continue à suivre Jésus et à fréquenter l’Église malgré tant de difficultés, la réponse de Luka est d’une simplicité désarmante:
« Ce que je suis aujourd’hui, je le dois à mon Jésus et à mon Église. C’est uniquement grâce à cela que j’ai réussi à motiver ces deux jeunes à faire un pas en avant. »
La joie du mentorat a bouclé la boucle lorsque le catéchiste Lokang Charles a pris la parole. Il a regardé son mentor, de l’autre côté de la salle, avec une immense gratitude, racontant comment il avait grandi en admirant son catéchiste et en rêvant de suivre ses traces. Pour Lokang, se retrouver aux côtés de son père spirituel lors de ce même séminaire a été un moment de pure grâce.
« Sauvons l’Afrique grâce aux Africains »: se réapproprier l’Église
Un thème récurrent a marqué toutes les journées que nous avons passées ensemble: l’appropriation locale. Les catéchistes ont réfléchi au fait que la foi leur avait été transmise à l’origine par des missionnaires étrangers, mais qu’un profond changement s’est opéré aujourd’hui. L’Église n’est plus perçue comme une institution étrangère; c’est la leur.
Cette vérité n’a jamais été incarnée de manière plus puissante que dans le témoignage du catéchiste Joseph, qui vit avec un handicap physique:
»Autrefois, j’entendais dire que c’était l’Église des hommes blancs », a raconté Joseph. « J’apprenais par cœur des chants bibliques sur l’esclavage et je me sentais éloigné. Mais aujourd’hui, Jésus et l’Église sont devenus les nôtres. Nous sommes l’Église. Je m’inspire toujours de la célèbre citation de saint Daniel Comboni: «Sauver l’Afrique par l’Afrique ». Malgré mes limites physiques, je fais du bénévolat pour servir mon Église.«
Des miracles dans l’obscurité: la foi en temps de guerre et de chaos
Pour saisir pleinement l’ampleur de leur engagement, il faut comprendre ce que ces dirigeants ont dû endurer. Le catéchiste Gabriel Loful Ben (72 ans) a plongé la salle dans un silence respectueux en racontant son engagement au plus fort de la guerre.
Il a décrit une réalité déchirante: séparés de leurs proches, un pays tout entier plongé dans le chaos, des communautés dispersées, et des évêques, des prêtres et des religieux contraints de fuir en raison de fortes pressions politiques et militaires.
« Nous nous sommes retrouvés seuls, comme des brebis sans berger », se souvient Gabriel. « Il n’y avait aucun moyen de pratiquer notre foi normalement. Et pourtant, la communauté et l’Église ont survécu grâce à notre simple service de catéchistes. Le fait que nous ayons survécu est, pour moi, le plus grand miracle. »
Ils étaient les gardiens silencieux qui ont entretenu la braise de la foi dans la savane, veillant à ce que, lorsque la paix reviendrait enfin, le troupeau ait encore une bergerie où retourner.
Des guérisseurs blessés: vulnérabilité, culture et conflits intérieurs
Être catéchiste à Torit ne signifie pas mener une vie exempte de souffrance, de conflits culturels ou de contradictions personnelles. Les catéchistes ont parlé avec franchise des défis considérables que représente le fait de vivre sa foi dans une société dominée par des pratiques culturelles traditionnelles qui sont souvent en contradiction directe avec les enseignements de l’Église.
La catéchiste Margret Quintino a livré une réflexion sincère et poignante sur la tension entre sa vocation et sa réalité personnelle. Elle a raconté une confrontation avec sa propre fille, qui l’a mise à rude épreuve:
“Maman, tu veux être catéchiste, mais tu ne remplis pas les conditions requises par l’Église. Tu n’es pas mariée à l’église ; papa a deux épouses et tu es sa deuxième épouse, donc tu ne peux pas recevoir la Sainte Communion.”
»Je ne savais pas quoi lui répondre », a admis Margret avec une vulnérabilité surprenante. « Et pourtant, j’aime toujours mon Église. Je veux servir mon Église: telle est ma foi inébranlable. Ces questions me mettent à l’épreuve et m’oppriment, mais continuer à servir en racontant à mes enfants la vérité sur ce que l’Église demande – même à travers mes propres difficultés – me procure une joie étrange à suivre mon Église et mon Jésus.«

D’autres ont évoqué les douloureuses réalités des divisions familiales et des conflits doctrinaux. Le catéchiste Victor Arore Okulto a parlé de la douleur qu’il a ressentie lorsque sa fille a quitté l’Église catholique pour rejoindre une confession anglicane. Il a fallu des années de dialogue patient et bienveillant pour la ramener vers l’Église. « Je lui ai dit: «Ne va pas à l’encontre de la foi profonde de notre tradition»« , a-t-il raconté, considérant son retour comme l’une des plus grandes réussites de sa vie.
Lokang Charles a lui aussi souligné les pressions quotidiennes exercées par les confessions religieuses voisines, qui attaquent la doctrine catholique et sèment la confusion chez les jeunes, insistant sur le fait que les catéchistes doivent s’imposer avec un enseignement solide et authentique pour protéger leurs jeunes.
Des outils de réconciliation face à un avenir incertain
Alors que nos cinq jours touchaient à leur fin, l’attention s’est résolument tournée vers l’avenir. Les catéchistes ont convenu à l’unanimité que la théorie ne suffit pas: la foi doit être vécue de manière visible, authentique et quotidienne, sans hypocrisie.
Dans un pays encore aux prises avec de profondes blessures, la catéchiste Pabrika William Amato a résumé ainsi la mission fondamentale des 70 participants réunis dans la salle:
»Nous devons être de bons catéchistes pour apporter le pardon, la réconciliation et la paix à notre société et à notre pays. Nous avons été blessés, nous souffrons encore et nous ne savons pas ce que demain nous réserve. Nous vivons dans l’incertitude et la peur constante. Mais notre rôle de catéchistes est un excellent moyen d’enseigner les valeurs de l’Évangile. Nous pouvons jeter des ponts entre les tribus et les communautés. »
Conclusion: Une foi renouvelée
Je me suis rendu à Torit en tant qu’animateur et formateur, m’attendant à enseigner. Au lieu de cela, j’en suis reparti comme un élève qui avait été profondément évangélisé.
Voir soixante-dix catéchistes — jeunes et moins jeunes, valides et en situation de handicap, portant de lourdes croix personnelles mais rayonnant de la joie de l’Évangile — unis dans la volonté de transformer leurs communautés, a été un profond réveil spirituel. Ils m’ont rappelé que l’Église ne repose pas sur des structures majestueuses ou des stratégies complexes, mais sur le « oui» silencieux et sacrificiel d’hommes et de femmes qui aiment Jésus.
Les cinq jours passés avec les catéchistes de Torit m’ont non seulement permis de découvrir leur histoire, mais m’ont aussi amené à renouveler ma foi.
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